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Analyse de l’impact de la nouvelle classification CLP des nanotubes de carbone multi parois (MWCNT) et du nano argent sur la réglementation REACH des nanomatériaux, les obligations R-Nano en France, les stratégies de substitution et les données clés publiées par l’ECHA et l’ANSES.

Classification CLP renforcée : un tournant pour la réglementation REACH sur les nanomatériaux

La nouvelle classification CLP des nanotubes de carbone multi parois (MWCNT) et du nano argent rebat brutalement les cartes de la réglementation REACH sur les nanomatériaux. Les MWCNT, avec un diamètre compris entre 30 nanomètres et 3 micromètres et une longueur d’au moins 5 micromètres, basculent en catégorie cancérogène présumé 1B à la suite de l’avis du Comité d’évaluation des risques (RAC) de l’ECHA de 2014, entériné par le règlement (UE) n° 2017/776 de la Commission du 4 mai 2017 modifiant le règlement (CE) n° 1272/2008 (CLP), ce qui change l’évaluation des risques pour la santé humaine et impose une vigilance accrue dans les chaînes d’approvisionnement.

Le nano argent, défini ici comme des particules de 1 à 100 nanomètres, est désormais classé toxique pour la reproduction suspecté en catégorie 2 dans le cadre du règlement délégué (UE) 2020/217 de la Commission du 4 octobre 2019, qui actualise l’annexe VI du CLP à compter du 1er octobre 2021, ce qui renforce la perception de risque chimique dans les chaînes de valeur et dans les politiques de conformité réglementaire. Cette évolution s’appuie sur les avis du RAC publiés par l’ECHA entre 2018 et 2019, accessibles dans la base de données des classifications harmonisées, et s’inscrit dans une dynamique plus large de réévaluation des nanoformes au niveau européen.

Pour les fabricants et importateurs de nanomatériaux manufacturés, cette évolution ne relève pas d’un simple ajustement administratif mais d’un changement de cadre REACH à fort impact opérationnel. Les substances à l’état nanoparticulaire, qu’il s’agisse de nanotubes de carbone, de noir de carbone ou de dioxyde de titane, doivent déjà être caractérisées comme nanoformes depuis l’entrée en vigueur du règlement (UE) 2018/1881 de la Commission du 3 décembre 2018 modifiant les annexes I, III, VI, VII, VIII, IX, X, XI et XII de REACH, ce qui impose des données physicochimiques détaillées et des descriptions harmonisées dans les dossiers d’enregistrement.

La réglementation REACH sur les nanomatériaux exige désormais que chaque nanoforme, y compris les MWCNT et le nano argent, soit décrite par sa taille, sa distribution granulométrique, sa surface spécifique et son état nanoparticulaire dans les dossiers d’enregistrement, conformément aux lignes directrices de l’ECHA publiées en 2019 sur les nanoformes et aux documents d’orientation complémentaires mis à jour depuis. Les entreprises doivent donc relier ces exigences techniques aux nouvelles classifications CLP, en veillant à la cohérence entre les données de caractérisation, les scénarios d’exposition et les catégories de danger retenues dans l’annexe VI du règlement (CE) n° 1272/2008 consolidé.

En parallèle, la France maintient son propre registre R Nano, géré par l’ANSES, qui impose une déclaration annuelle pour les substances à l’état nanoparticulaire mises sur le marché national. Cette déclaration couvre les nanomatériaux manufacturés présents dans les produits chimiques, les articles au sens du code de l’environnement et certains produits cosmétiques, ce qui crée un double niveau d’obligations entre le cadre REACH européen et le code de l’environnement français et nécessite une organisation interne adaptée.

Selon les bilans R Nano publiés par l’ANSES, les déclarations 2017 faisaient état d’environ 475 000 tonnes de substances à l’état nanoparticulaire mises sur le marché français, tous secteurs confondus, pour près de 3 300 déclarants, tandis que le rapport 2018 mentionne un ordre de grandeur comparable, ce qui donne une base chiffrée robuste sans figer un volume unique pour toutes les années. Les industriels opérant sur le marché européen doivent donc articuler leurs stratégies de mise en œuvre entre la réglementation REACH sur les nanomatériaux, la classification CLP harmonisée et les exigences spécifiques de la France, sous le regard attentif de la Commission européenne et des autorités nationales, en s’appuyant sur les textes consolidés, les avis du RAC et les bilans R Nano disponibles sur les sites institutionnels.

Obligations immédiates pour les industriels : dossiers REACH, FDS et communication des risques

La reclassification des nanotubes de carbone multi parois et du nano argent déclenche une série d’obligations concrètes pour les fabricants, importateurs, formulateurs et utilisateurs aval. Les fiches de données de sécurité doivent être mises à jour pour refléter les nouveaux risques potentiels pour la santé humaine et l’environnement, avec une description précise de l’état nanoparticulaire, des conditions d’utilisation et des scénarios d’exposition pertinents, en cohérence avec les rubriques 1 à 16 du format harmonisé.

Les entreprises doivent aussi revoir l’étiquetage de leurs produits chimiques et de leurs articles au sens du code de l’environnement, afin d’intégrer les nouvelles mentions de danger, les conseils de prudence adaptés et, le cas échéant, les pictogrammes de danger harmonisés au titre du CLP, en cohérence avec les classifications harmonisées publiées par l’ECHA et les dates d’application fixées par les règlements (UE) n° 2017/776 et 2020/217. Cette mise à jour implique souvent un travail conjoint entre les équipes réglementaires, les responsables HSE et les services marketing pour éviter les incohérences dans la communication des risques.

Sur le plan réglementaire, les dossiers REACH nanomatériaux doivent être révisés pour intégrer des données toxicologiques et écotoxicologiques renforcées, en particulier pour l’inhalation répétée des MWCNT et l’impact du nano argent sur la reproduction. Les enregistrements existants dans le cadre REACH doivent préciser les conditions d’utilisation, les mesures de gestion des risques et les scénarios d’exposition professionnelle, notamment pour la mise en œuvre dans les composites, les électrodes ou les dispositifs antibactériens, en s’appuyant sur les orientations sectorielles publiées par l’ECHA et les États membres.

La Commission européenne et l’ECHA attendent des déclarations robustes sur les risques pour la santé humaine et l’environnement, ce qui suppose des campagnes de mesures, par exemple en microscopie électronique, en spectroscopie Raman ou par BET pour la surface spécifique, afin de caractériser finement les nanomatériaux manufacturés et documenter les nanoformes dans les dossiers techniques. Les entreprises doivent également expliciter leurs hypothèses d’évaluation des risques, en justifiant les facteurs d’incertitude et les marges de sécurité retenues dans les rapports sur la sécurité chimique.

En France, la déclaration annuelle au registre R Nano reste obligatoire pour toute mise sur le marché de substances à l’état nanoparticulaire, qu’il s’agisse de noir de carbone, de dioxyde de titane, de dioxyde de titane nano ou de nano argent. Les données transmises à l’ANSES doivent couvrir les tonnages, les usages, les catégories de produits et les populations potentiellement exposées, ce qui permet une surveillance des risques potentiels à l’échelle du marché national et alimente les travaux d’expertise et de veille sanitaire.

Pour un directeur R et D, l’enjeu est de consolider ces données dans un système unique, afin d’aligner les obligations de la réglementation REACH sur les nanomatériaux, les exigences du code de l’environnement et les attentes croissantes en matière de responsabilité sociétale des entreprises, tout en facilitant les réponses aux demandes d’information des autorités et en documentant les arbitrages techniques. Cette approche intégrée permet aussi de mieux anticiper les futures révisions des annexes de REACH ou du CLP et d’orienter les choix de formulation vers des nanoformes présentant un profil de risque plus maîtrisé.

Stratégies de substitution et signaux pour l’avenir des nanoformes

Face à cette montée en puissance de la réglementation REACH sur les nanomatériaux, les industriels explorent déjà des stratégies de substitution pour les MWCNT et le nano argent. Dans les composites structuraux, certains acteurs testent des alternatives à base de noir de carbone optimisé, de fibres de carbone classiques ou de nanofibres de cellulose, afin de réduire l’exposition aux nanotubes de carbone multi parois tout en conservant des performances mécaniques élevées et une conductivité adaptée aux applications visées.

Pour les électrodes de batteries ou de supercondensateurs, des pistes émergent autour de graphènes fonctionnalisés, de carbones poreux ou de structures hybrides, même si la caractérisation de ces nanoformes reste étroitement surveillée par le cadre REACH et les guides techniques de l’ECHA, qui insistent sur la description précise des propriétés de surface, de la stabilité des dispersions et des transformations possibles au cours du cycle de vie. Les entreprises doivent donc intégrer dès la phase de développement les exigences de caractérisation et de traçabilité associées à ces nouveaux matériaux.

Dans les dispositifs antibactériens et certains produits cosmétiques, la substitution du nano argent passe par des approches combinant chimie des surfaces, microtexturation et agents antimicrobiens non nanoparticulaires, ce qui modifie profondément la mise en œuvre industrielle et les protocoles de validation. Les fabricants et importateurs doivent évaluer les risques potentiels de chaque alternative, en tenant compte de l’exposition humaine et environnementale, des scénarios de fin de vie et des exigences du code de l’environnement, tout en conservant l’efficacité fonctionnelle attendue par les utilisateurs finaux.

La Commission européenne observe de près ces évolutions, car la classification actuelle envoie un signal clair aux autres nanoformes en cours d’évaluation, qu’il s’agisse de dioxyde de titane nano, de noir de carbone ou d’autres nanomatériaux manufacturés utilisés dans les produits chimiques et les articles du quotidien, susceptibles d’être réexaminés à la lumière de nouvelles données scientifiques et des rapports d’expertise de l’ANSES ou d’autres agences. Les avis successifs du RAC et les mises à jour régulières de l’annexe VI du CLP montrent que le statut réglementaire d’une nanoforme peut évoluer rapidement lorsque le corpus de données se renforce.

Pour les entreprises opérant en France et en Europe, la clé sera de transformer ces contraintes en avantage compétitif, en intégrant très tôt les exigences de la réglementation REACH sur les nanomatériaux dans la conception des produits. Cela suppose une cartographie fine des substances à l’état nanoparticulaire dans les portefeuilles, une anticipation des évolutions du cadre REACH et un dialogue structuré avec l’ANSES, les autorités européennes et, le cas échéant, les organismes techniques comme le LNE ou l’INERIS impliqués dans la normalisation et les essais.

La nanotechnologie industrielle ne se jouera plus seulement sur la promesse du laboratoire, mais sur le nanomètre qui change la donne, avec des décisions de conception guidées par les textes réglementaires, les avis du RAC et les bilans R Nano disponibles. Les entreprises qui sauront documenter précisément leurs nanoformes, démontrer la maîtrise des risques et proposer des solutions de substitution crédibles seront mieux positionnées pour répondre aux attentes des régulateurs, des clients et de la société civile.

Statistiques clés sur la réglementation REACH et les nanomatériaux

  • Selon l’ECHA, plusieurs centaines de dossiers d’enregistrement REACH couvrant des nanoformes ont été soumis depuis l’entrée en vigueur du règlement (UE) 2018/1881, illustrant la montée en puissance de la réglementation des nanomatériaux et la structuration progressive des données techniques dans la base de données des substances enregistrées.
  • Les bilans R Nano publiés par l’ANSES indiquent que, pour l’année de déclaration 2017, environ 475 000 tonnes de substances à l’état nanoparticulaire ont été déclarées en France, tous secteurs confondus, tandis que le rapport 2018 confirme un volume du même ordre de grandeur, ce qui précise les flux concernés par ces obligations sans extrapoler au-delà des années documentées.
  • Les données nationales montrent également plusieurs milliers de déclarations R Nano annuelles, avec par exemple près de 3 300 déclarants en 2017 et un nombre similaire en 2018, couvrant un large spectre de produits chimiques et d’articles contenant des nanomatériaux manufacturés, depuis les peintures jusqu’aux matériaux de construction et aux produits de consommation courante.
  • Ces ordres de grandeur confirment que la réglementation REACH et les dispositifs nationaux comme R Nano structurent désormais la gestion des risques liés aux nanoformes sur le marché européen, en fournissant une base de données pour les évaluations de risques, les décisions publiques et les stratégies d’innovation responsable des industriels.

Questions fréquentes sur la réglementation REACH des nanomatériaux

Quels nanomatériaux sont directement concernés par la nouvelle classification CLP ?

La nouvelle classification CLP vise en priorité les nanotubes de carbone multi parois, considérés comme cancérogènes présumés de catégorie 1B, et le nano argent, classé toxique pour la reproduction suspecté de catégorie 2, tels que définis dans l’annexe VI du règlement (CE) n° 1272/2008 modifiée par les règlements (UE) n° 2017/776 et 2020/217. D’autres nanoformes comme le dioxyde de titane nano ou le noir de carbone restent sous surveillance, mais ne basculent pas toutes dans ces catégories de danger renforcées, même si certaines font déjà l’objet de notes explicatives ou de mentions spécifiques dans les tableaux de classification harmonisée.

Quelles sont les obligations principales pour les fabricants et importateurs en Europe et en France ?

Au niveau européen, les fabricants et importateurs doivent mettre à jour leurs dossiers REACH pour chaque nanoforme, en fournissant des données détaillées sur les propriétés, les usages et les risques pour la santé humaine et l’environnement, conformément au règlement (UE) 2018/1881 et aux guides ECHA. Ils doivent aussi adapter l’étiquetage CLP, les fiches de données de sécurité et la communication dans la chaîne d’approvisionnement, en particulier pour les produits chimiques et les articles contenant des substances à l’état nanoparticulaire, en tenant compte des délais de mise en conformité fixés par les règlements de la Commission.

En France, une déclaration annuelle au registre R Nano reste obligatoire pour les nanomatériaux manufacturés mis sur le marché, conformément au code de l’environnement et aux arrêtés encadrant la déclaration des substances à l’état nanoparticulaire, ce qui implique une coordination étroite entre les équipes réglementaires et les responsables produits. Les entreprises doivent veiller à la cohérence entre les informations transmises à l’ECHA et celles déclarées à l’ANSES, notamment en ce qui concerne les tonnages, les usages et les catégories de produits.

Comment la réglementation REACH sur les nanomatériaux interagit elle avec le registre R Nano de l’ANSES ?

Le cadre REACH fixe les règles d’enregistrement, d’évaluation et d’autorisation des substances chimiques, y compris des nanoformes, à l’échelle de l’Union européenne. Le registre R Nano, géré par l’ANSES, complète ce dispositif en imposant une déclaration spécifique pour les substances à l’état nanoparticulaire mises sur le marché français, avec des informations sur les tonnages, les usages et les catégories de produits, telles que détaillées dans les bilans annuels publiés depuis 2013.

Les industriels doivent donc articuler leurs démarches pour éviter les incohérences entre les données transmises à l’ECHA et celles déclarées dans le système national français, en veillant à la cohérence des descriptions de nanoformes et des scénarios d’exposition, et en documentant les hypothèses retenues dans leurs dossiers techniques. Cette articulation est d’autant plus importante que les autorités peuvent croiser les informations issues des enregistrements REACH, des déclarations R Nano et des contrôles sur site pour vérifier la conformité globale.

Quelles stratégies de substitution sont envisageables pour les MWCNT et le nano argent ?

Pour les MWCNT utilisés dans les composites ou les électrodes, des alternatives comme le noir de carbone optimisé, les fibres de carbone classiques, certains carbones poreux ou des structures à base de graphène peuvent être étudiées, sous réserve d’une évaluation rigoureuse des performances et des risques. Dans les applications antibactériennes ou certains produits cosmétiques, la substitution du nano argent peut passer par des revêtements microtexturés, des agents antimicrobiens non nanoparticulaires ou des architectures de surface innovantes, parfois combinées à des polymères fonctionnalisés.

Chaque option doit être analysée au regard du cadre REACH, des exigences du code de l’environnement et des attentes croissantes en matière de sécurité pour la santé humaine et l’environnement, en intégrant les recommandations méthodologiques de l’ECHA et des agences nationales, ainsi que les retours d’expérience issus des bilans R Nano. Les entreprises doivent également tenir compte des impacts potentiels sur la recyclabilité, la durabilité des produits et l’acceptabilité par les utilisateurs finaux.

Pourquoi cette évolution réglementaire est elle un signal pour les autres nanoformes ?

La reclassification des MWCNT et du nano argent montre que les autorités européennes sont prêtes à durcir la réglementation lorsque les données scientifiques mettent en évidence des risques potentiels significatifs, comme l’illustrent les avis successifs du RAC et les mises à jour de l’annexe VI du CLP. Ce mouvement envoie un message clair aux industriels utilisant d’autres nanoformes, comme le dioxyde de titane nano ou certains oxydes métalliques, qui pourraient être réévaluées à la lumière de nouvelles études toxicologiques, d’analyses de cycle de vie et de retours d’expérience issus des dispositifs de surveillance.

Anticiper ces évolutions en intégrant la réglementation REACH sur les nanomatériaux dès la conception des produits devient donc un enjeu stratégique pour rester compétitif sur le marché européen et limiter les ruptures réglementaires, tout en s’appuyant sur les rapports d’expertise de l’ANSES, de l’ECHA et d’organismes techniques comme le LNE ou l’INERIS. Cette anticipation permet également de mieux préparer les réponses aux consultations publiques de la Commission et aux initiatives de révision plus larges de la législation européenne sur les produits chimiques.

Sources de référence

  • ECHA, documents officiels sur la réglementation des nanomatériaux, avis du Comité d’évaluation des risques (RAC) et lignes directrices relatives aux nanoformes dans le cadre de REACH, incluant les textes consolidés des règlements (UE) n° 2017/776 du 4 mai 2017, 2020/217 du 4 octobre 2019 et 2018/1881 du 3 décembre 2018, ainsi que les mises à jour de l’annexe VI du CLP.
  • ANSES, informations sur le registre R Nano, bilans annuels de déclaration depuis 2013 et précisions sur les obligations de notification en France, avec des données de tonnages, de secteurs d’activité et de nombre de déclarants, notamment dans les rapports publiés en 2017 et 2018.
  • LNE et INERIS, analyses techniques et dossiers d’information sur les spécificités des nanomatériaux dans le cadre REACH et CLP, y compris les méthodes de caractérisation, les protocoles de mesure, les approches d’évaluation des risques pour les nanoformes et les contributions aux travaux de normalisation européens et internationaux.
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